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Au quotidien, cette page pourra s’enrichir librement de notes et de pensées, d’images et d’ébauches, suite à des lectures, visites d’expositions, d’ateliers, conversations…

 

 


23/05/2018 : LOUISE DESBRUSSES, LE CORPS EST-IL SOLUBLE DANS L’ÉCRIT?

 

J’ai enfin lu aujourd’hui le texte que Louise Desbrusses m’a offert lors de notre première rencontre il y a quelques semaines, tiré de sa conférence dansée ‘Le corps est-il soluble dans l’écrit?’ (1 & 2). Lors de notre conversation à bâtons rompus, Louise avait explicité ses tentatives de défaire la ligne de partage entre l’écrit et le corps : “J’écris depuis mon corps tout entier à l’intention du corps tout entier des hommes et des femmes qui peut-être liront les textes que j’écris depuis mon corps tout entier”. Le corps écrit, et l’écrit est la trace de sa performance : se réapproprier ce geste c’est contre-chorégraphier le corps formaté par le processus d’écriture proposé (imposé) comme produit de la seule matière grise. Cette position esthétique et éthique que Louise développe aujourd’hui se retrouve déjà, en germe, dans ses deux romans puissants, couronnes boucliers armures (3) et L’argent, l’urgence (4) : le discours porté sur les corps, par la famille ou par le monde social (celui du travail) a des conséquences sur le corps qu’il commente, sur sa forme, sa fatigue, son mouvement. J’avais pensé à la façon dont Gordon Craig commente le Heap of language (5) de Robert Smithson (1966) comme contrepoint à une séparation moderniste (au sens historique) entre les arts nobles du langage et les arts sales de la sculpture : selon Craig, Smithson entend faire du mot, des mots, une matière à sculpter. Le corps revient alors au centre du jeu du langage, à la fois en tant que c’est par le corps que le mot est manipulé et en tant que le corps est le lieu où s’imprime l’ordre du discours. Il ne s’agirait d’opérer un renversement de hiérarchie entre le logos et le topos, mais peut-être de reconnaître leur monadisme. Quelque chose échappe à la langue, quelque chose aussi échappe au corps : dans sa relecture de Blow Up par une intelligence artificielle (6), Grégory Chatonsky souligne avec justesse cette double aveugle ; en commentant ce travail lors d’une table ronde au MAIF Social Club, je pointais l’impensé qui a cours aujourd’hui, au sujet de l’intelligence artificielle, d’une séparation de l’intelligence d’avec le monde physique, qui n’a sans doute qu’une visée : la liquidation, avec le corps, de l’espace du politique.

 

 

 


21/05/2018 : JEUNE CRÉATION #68 @ ENSBA

 

La 68e exposition annuelle de Jeune Création se terminait le dimanche 21 mai. J’ai été très heureux d’avoir été invité à faire partie du comité de sélection : premier membre extérieur à l’association, premier commissaire, j’inaugurai l’ouverture d’une nouvel espace de dialogue entre les pratiques. Ouverture dont j’ai fait l’expérience fructueuse, en apprenant, au contact des autres membres du comité, à regarder des travaux qu’autrement je n’aurais peut-être pas pris le temps d’analyser convenablement. C’est sans doute une tarte à la crème de dire que cette édition a été riche d’une pluralité de langages plastiques, mais la visite m’a confirmé mon étonnement d’arriver à cette sélection : comme je le disais dans le cadre d’un entretien récent au sujet de Jeune Création, la sélection a tiré dans tous les coins, y compris dans les angles morts*, et a pu dévoiler des démarches profondes, éminemment actuelles, qui, toutes assemblées, dans leur caractère disparate même, composent un paysage nouveau.

 

Visuels : 1/ Charlie Aubry ; 2/ Maximilien Pellet ; 3/ Riccardo Olerhead ; 4/ Maxim Glinkowski ; 5/ Sara Ivonne ; 6/ Sammy Stein ; 7/ Pierre-Marie Drapeau-Martin ; 8/ Ben Elliott ; 9/ Eunbi Cho ; 10/ Vue générale ; 11/ Emir Sehanovic ; 12/ Martin Chramosta

 

*Je ne reviendrai ici qu’imparfaitement sur l’enjeu de la parité, dont il y aurait beaucoup à dire : la perplexité ne peut faire écho qu’à l’extrême complexité à laquelle renvoie ce sujet. Brûlant d’actualité, alors qu’il traverse toute lecture de l’histoire de l’art, il n’en est pas moins régulièrement esquivé par les artistes eux/elles-mêmes, comme en témoigne le nombre très significatif de candidat•e•s ayant délibérément répondu autrement que par le choix ‘homme/femme’ proposé par le formulaire de candidature ; des faits micropolitiques, puisant à la composition du comité de sélection (5 femmes et 4 hommes de langues, origines et univers esthétiques différent•e•s, chacun•e impliqué•e dans un rapport particulier à l’identité), peuvent aussi éclairer un résultat qu’en tout état de cause, après des débats creusés, nous avons unanimement décidé d’assumer, en proposant de l’inscrire dans une dynamique post-genriste.

 


19/05/2018 : DIDIER CLAIN @ HEARTGALERIE

 

La vie est pleine de surprises, et le monde est petit : deux ans après notre dernier contact, alors qu’elle accompagnait l’association Jeune Création, Victorine Grataloup, directrice adjointe du CNEAI=,  m’a récemment contacté pour me mettre en relation avec Didier Clain, artiste que le CNEAI= accueillait en résidence l’an dernier. Didier commissariait une exposition à la HeartGalerie, avec qui j’avais travaillé à quelques reprises, dont l’édition 2014 de minimenta. L’occasion de découvrir le travail de dessin de Didier Clain, dont les narrations se nourrissent de grammaire cinématographique et d’enjeux picturaux.

 

 

 


18/05/2018 : VIVIEN ROUBAUD @ IN SITU – FABIENNE LECLERC

 

C’est en plein montage d’exposition que m’ont accueilli Vivien Roubaud, Antoine Laurent et Fabienne Leclerc. Ils ont pris le temps, malgré le tic tac pressant, c’est précieux. Prendre le temps, Vivien Roubaud s’en est fait une spécialité : après avoir prélevé les stalactites formées dans les architectures rencontrées lors de ses explorations urbaines (sous-faces des ponts d’autoroutes, égouts, caves…), il en prolonge le processus en les aboutant à une tuyauterie hétéroclite. Le système d’écoulement qu’il reproduit pour eux, finalement aussi artificiellement que dans leurs contextes d’origine, les teinte des couleurs des matériaux de réemploi – le laiton d’une trompette, l’acier d’un pot d’échappement, l’alu d’un perfuseur (2, 3, 4, 5). Dans une sculpture nichée dans le ventre de la galerie (1), une autre musique se fait entendre : celle des borborygmes occasionnés par les différences de pression de conduites d’eau. Domestiquée, l’eau parcourt un circuit fermé dont les robinets des éviers, disposés en corolles comme les tours ‘Choux’ de Grandval à Créteil, n’autorisent aucune sortie. Le vide constitue également un élément fondamental pour les ampoules archaïques que Roubaud recrée d’après les schémas de Thomas Edison (6) ; là, le filament est remplacé par un échantillon de dentelle* qu’anode et cathode font rougeoyer : l’imparfaite incandescence fait écho aux tâtonnements ingénieriques ou scientifiques de l’artiste, avançant pas à pas sur un chemin de crête entre accident génial et maîtrise vulnérable.

 

 

* Je pensais au mythe d’Arachné, excellente tisseuse, qui défia un jour Athéna, déesse de la guerre mais aussi de l’artisanat. L’ouvrage de la pauvre Arachné n’avait aucun défaut – si ce n’est celui de représenter les turpitudes des dieux. Doublement irritée, Athéna finit par la transformer en araignée. La technique d’Arachné était peut-être trop parfaite.

 


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