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Artiste : Gilles Pourtier, assisté d’Alfonso Areses Huertas / Période : février 2022 / Lieu : ESAAB Nevers / Commissariat : Jean-Christophe Arcos / Production : Centre d’art Parc Saint Léger

Le fantasme d’une œuvre d’art totale réunie sous l’égide de l’architecture, à la manière des Bauhütte médiévales dans lesquelles tous les corps de métiers unissaient leurs pratiques respectives dans l’objectif commun d’ordonner la construction des cathédrales, est un serpent de mer qui resurgit dans les années qui précèdent immédiatement la Première Guerre mondiale.


Lorsque l‘architecte berlinois Bruno Taut imagine sa Glashaus, projet qu’il réalisera pour l’exposition annuelle du Deutscher Werkbund en mai 1914, son agence est connue pour ses bâtiments colorés, édifiés pour des particuliers ou pour la Société des cités-jardins.
L’époque est à la recherche d’une façon de vivre qui puisse correspondre aux développements de la société industrielle et tourne le dos aux Mietskaserne, ces logements exigus et malsains dans lesquels s’entassent les ouvriers de l’ère wilhelminienne.
Le milieu intellectuel berlinois fourmille de manifestes et de traités réclamant comme une nécessité la réforme des programmes urbains, des conditions de travail et d’habitat.
Paul Scheerbart, écrivain utopiste, auteur d’un texte prenant parti pour L’architecture de verre, censée «apporter une nouvelle civilisation», rédigera quatre formules flanquant la Glashaus de Taut, dont l’une restera aussi énigmatique que trempée d’espoir :
«Das bunte Glas / zerstört den Haß»
(«Le verre coloré / détruit la haine»).


Restée gravée dans les imaginaires des pacifistes et des visionnaires, la Glashaus connaîtra une postérité éclatante dans les menées du Bauhaus, après la guerre.
Immenses baies vitrées, espaces traversants et aérés, briques de verre, éclairage naturel zénithal : des «cathédrales du travail» à l’école, du réfectoire aux maisons de riches particuliers, la lumière devient l’enjeu principal des premières réalisations des architectes du Bauhaus et de leurs contemporains.
Matériau moderne par excellence, le verre fait rempart à l’obscurantisme autoritaire et aux ingénieries traditionnelles, en même temps qu’il fait écho à l’exigence de transparence, d’hygiène, d’ouverture.
Dès la fondation du Bauhaus, Gropius ouvre un atelier de verre, qui fusionnera en 1924 avec l’atelier de peinture murale : Josef Albers y réalisera ses célèbres tableaux de verre, qui exporteront le savoir-faire de l’atelier jusque dans les institutions culturelles les plus prestigieuses, à l’image du musée Grassi de Leipzig.
Une image résiduelle se tapit dans ce savoir-faire. Prêcher pour la modernité en ayant recours aux formes les plus typiques d’un âge d’or du style allemand : c’était déjà le credo de Wagner, qui articulait sa conception romantique de l’œuvre d’art totale à celle d’un renouveau opératique de l’esprit allemand, appuyé sur les légendes du Rhin, ou celui des Wandervögel, ce mouvement qui lança sur les chemins la jeunesse des années 1890, à la recherche des châteaux oubliés.
Le vitrail hantera ainsi les travaux d’Albers, de Kandinsky, de Moholy-Nagy ou de Klee : héritiers profanes d’un art religieux, tous auront à cœur d’étudier la lumière au prisme des couleurs.

Si l’invitation d’artistes contemporain•e•s dans des édifices religieux, en particulier pour la conception de vitraux, est courant depuis les années 1990 (Imi Knoebel à Reims, Pierre Soulages à Conques, Véronique Joumard à Bayeux), le patrimoine de Nevers s’enrichit depuis plusieurs décennies d’ouvrages contemporains : Jean- Michel Alberola, Claude Viallat, Gottfried Honegger, François Rouan ont ainsi dessiné les vitraux de la cathédrale St Cyr-Ste Julitte, après que l’église consacrée à Ste Bernadette du Banlay fut édifiée par Claude Parent et Paul Virilio et paré des vitraux d’Odette Ducarre.
Quant au verre incolore, son usage dans l’architecture renvoie aux assauts orgueilleux des fleurons du capitalisme, qu’il s’agisse du PanAm Building (Walter Gropius, New York, 1963), de l’IBM Plaza (Mies van der Rohe, Chicago, 1973) ou de l’Arco Plaza (Los Angeles, 1972) à laquelle contribua Herbert Bayer.
Dernier manifeste verrier, la Glass House de Philip Johnson, admirateur du Nazisme dès 1934 qui impulsa l’essor du Bauhaus aux USA grâce à l’exposition baptisant le Style international (MoMA, 1932).

En 1960, Alfred Heineken visite l’île de Curaçao, dans les Antilles néerlandaises : pauvres, ses habitant•e•s vivent dans des taudis, et brisent leurs tessons de bière dans le sable des plages idylliques qui ceinturent l’île.
L’architecte Joe Habraken, théoricien précurseur de la participation de l’usager•e à la conception de l’habitat collectif, développe aux côtés d’Heineken la WoBo, ou World Bottle, en forme de brique, que l’on peut utiliser pour ériger une maison au lieu de la disperser dans l’environnement : loin des retournements modernistes, l’éco-conception et la valorisation des déchets à l’oeuvre dans les earthships naissent d’une bouteille de bière.

L’utilisation du verre en tant que matériau égalitaire, neutralisant les divisions intérieur/extérieur, réfutant domination et transcendance, mais au contraire employé pour les qualités conjonctives, inclusives, et recyclables, de son usage quotidien et convivial, sera au centre des réflexions et des travaux du cycle das bunte Glas proposé aux étudiant•e•s de l’ESAAB – Nevers par le centre d’art
du Parc Saint Léger hors les murs. Das bunte Glas débute par une conférence de Jean-Christophe Arcos retraçant la genèse, le contexte d’apparition, les enjeux, l’histoire et les hérédités du Bauhaus, prononcée devant les étudiant•e•s de l’ESAAB Nevers le vendredi 4 février de 11h à 13h.
Plusieurs rendez-vous sont proposés aux étudiant•e•s durant le week-end : d’une part la visite des chapelles ornées de vitraux contemporains de la cathédrale Saint-Cyr-et-Sainte-Julitte, d’autre part une visite de l’église Sainte Bernadette du Banlay guidée par un architecte du CAUE de la Nièvre, enfin un temps convivial de dégustation de boissons de spécialité et de collecte des matériaux.
Le workshop, mené par Gilles Pourtier assisté d’Alfonso Areses Huertas, a eu lieu les lundi 7 février et mardi 8 février, en plusieurs séquences (nettoyage et caractérisation des matériaux ; dessin et technique picturale sur verre ; expérimentations d’assemblage ; assemblage final ; cuisson éventuelle).
La première journée de workshop s’achève par une présentation du travail de Gilles Pourtier.
La seconde conférence relatant les projets d’actualisation du Bauhaus issus de la pratique curatoriale de Jean-Christophe Arcos clôt la séquence, le mardi 8 février.

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